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Sur l’innovation chez les sapeurs-pompiers 

La notion d’innovation revêt aujourd’hui au sein de l’institution des sapeurs-pompiers et de la sécurité civile une importance croissante et c’est heureux, en témoigne le pilotage de la stratégie de l’intelligence artificielle par la DGSCGC et la volonté de permettre le développement de solutions adaptées dans en cette matière. 

Lorsque l’on évoque la question de l’innovation, celle-ci est régulièrement associée aux aspects matériels et techniques de la profession. Ce serait pourtant réducteur de ne penser qu’aux caractères tangibles, car ce qui engendre véritablement une croissance partagée repose sur l’intangible : une culture commune de l’innovation acceptée, valorisée et favorisée. Pour reprendre un ancestral truisme ce sont d’abord les hommes et les organisations qui sont à l’origine des réussites et non point les machines, c’est pourquoi il est urgent sur ce sujet que notre profession s’adapte aux circonstances actuelles : foisonnement technologique, bouleversements sociaux, risques émergents et changements climatiques. Sans prise en compte du réel et sans volonté d’impacter celui-ci en vue de l’intérêt général, nous resterons les jouets d’un système mercantile, impitoyable et vénal. 

Le tableau est, osons les termes, aujourd’hui très mitigé. L’innovation en sécurité civile est globalement poussive en dépit des efforts intelligents et volontaires déployés par une minorité d’avant-gardistes visionnaires. 

Cependant il existe des voies possibles pour modifier la tendance et s’inscrire dans une dynamique innovante donc performante. Le récent exemple de la mise en place du fonds Innov’Achat et du travail des différents niveaux de collaboration qui a permis de démarrer de nombreux projets en sécurité civile en est l’illustration. Il a fallu pour ce faire que chaque instrument de l’orchestre joue sa partition avec l’ensemble du groupe, depuis le niveau ministériel jusqu’aux acteurs de terrain dans les SIS. 

Ce papier se propose de poser une question incisive : comment permettre aux innovations d’émerger et de générer une amélioration du service rendu aux administrés dans le cadre spécifique des sapeurs-pompiers et de la sécurité civile ? 

Les exemples historiques sont instructifs pour appréhender le sujet de l’innovation. On peut dire à gros traits que, plusieurs fois au sein de notre Histoire nationale, l’innovation a connu de nettes avancées. L’exemple le plus récent est fourni par la période gaullienne (nucléaire, Concorde, premier ordinateur, etc…). Pour éviter toute polémique stérile on peut à profit considérer la façon dont le premier ministre de Louis XIII, le cardinal de Richelieu, a permis à la France de devenir la première puissance mondiale alors que les luttes internes et externes au pays étaient colossales (guerres de religion et tensions extrêmes entre le pouvoir royal et la noblesse). Quel fût le travail de Richelieu ? Donner un objectif ambitieux à ses ministres (devenir la première puissance mondiale pour rétablir la paix), leur en donner les moyens (en argent et matériel) et laisser libre cours à leurs compétences propres (principe de subsidiarité). 

En somme une vision au plus haut niveau, de la confiance envers les personnels et des moyens alloués avec tactique. 

La nécessité de se doter d’une stratégie d’innovation à l’échelle nationale répond à l’impératif de favoriser localement le travail de l’innovation. Autrement dit le premier point de méthode consisterait probablement à conjuguer une approche « top down » avec une démarche « bottom up ». Il est impératif que le niveau des décideurs soit animé par le feu d’un objectif ambitieux et précis, qu’ils soient en capacité de répondre à la question : pourquoi innover en sécurité civile ? La réponse à la question « pourquoi ? » précède et permet la réalisation de la question « comment ? » (Voir notamment l’ordre de rédaction du SAOIEC). Ensuite il est également important d’accorder confiance et crédit au terrain, aux hommes qui sont aux prises avec ce qu’il y a de plus concret. 

La notion de confiance est véritablement fondamentale pour permettre aux équipes d’avancer et d’explorer les terrains vierges. « Le leadership consiste à résoudre des problèmes. Le jour où les soldats ne viennent plus vous soumettre leurs problèmes est le jour où vous avez cessé de les mener. Soit ils ont perdu confiance dans le fait que vous pourrez les aider, soit ils ont considéré que vous ne vous en souciez pas. Dans les deux cas, il s’agit d’un échec du leadership. » Général Colin Powell. 

La méthode n’est donc ni jacobine ni girondine, elle est fondée sur des aller et retours équilibrés entre les niveaux stratégiques et les niveaux tactiques. 

La très grande richesse du monde des sapeurs-pompiers repose sur la culture de nos personnels hautement technique et prodigieusement ingénieuse. En effet le métier de sapeur-pompier nécessite une adaptation à des situations souvent complexes, toujours variables et régulièrement sous pression, ceci selon un univers des possibles également très large. Il existe donc au sein des SIS et dans l’univers de la sécurité civile une richesse dans la créativité et l’adaptation qui est déjà moteur dans l’innovation mais pourrait le devenir encore plus s’il était valorisé, favorisé, accompagné et défendu. 

Un autre élément essentiel serait certainement de permettre à la profession une ouverture, grâce à une exogamie féconde. Il est communément admis que l’endogamie est propice à la stagnation dans les civilisations, cette réalité s’applique également aux organisations : pour le dire autrement une organisation qui ne recrute et ne valorise qu’un type de profil se condamne à vivre autocentrée. Pour que le monde de la sécurité civile et des pompiers avance, il serait profitable de permettre à des profils différents de la majorité, voire même à des agents atypiques, de rejoindre les rangs. Les études récentes montrent le profit qu’ont les entreprises à se doter de personnalités de ce genre. Bien entendu cela nécessitera un accompagnement précis puisque chaque individu est différent. Nous en sommes loin et c’est entre autres l’une des causes de notre incapacité à frapper fort et profond dans le jeu politique. D’autres institutions savent très bien recruter à tous les niveaux, pour des filières différentes afin de constituer des équipes équilibrées donc efficace. Il est difficile de gagner un match de rugby sans numéro 10, celui-ci ne pouvant que difficilement occuper la place du talonneur. L’innovation sera provoquée par des acteurs, rares mais précieux, capables de penser en-dehors de la boîte. 

On aurait ainsi tout intérêt à valoriser les personnels internes qui sont aujourd’hui sous-exploités et représentent des mines d’or en compétences et savoir-faire : les volontaires et les PATS. Une véritable innovation serait de permettre aux volontaires et aux PATS d’utiliser à plein leurs potentialités dans le cadre de notre métier, sans être freiné par des normes rigides ou des croyances archaïsantes. Combien de ces personnels possèdent des connaissances ou compétences qui sont d’une très haute plus-value pour nous mais ne les mettent pas au service de nos missions en raison de règles stérilisantes ou de mentalités claniques ? 

A titre d’illustration, les opérations sont et seront de plus en plus numérisées. Pour répondre à ce nouvel élément il est et sera nécessaire de faire importante à ceux qui ont des savoir-faire en cette matière (IA, cyber, IOT, etc…). Une crise se gère aujourd’hui avec le numérique et par le numérique. 

C’est pourquoi aussi il ne saurait y avoir d’innovation efficace sans une forme d’agilité dans la façon de gérer les projets et de les piloter. Les exemples nous montrent que les innovations sont rarement imposées par en haut, elles émergent plutôt lorsque la confiance étant accordée on donne liberté au chef de projet de mener celui-ci selon son expérience propre et sans lui dicter sa conduite. Souplesse et agilité sont des qualités essentielles d’une gestion de projet féconde pour l’innovation. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner toutes les structures propres à nos institutions. Cependant dans le domaine de l’innovation il est nécessaire de laisser latitude de manoeuvre et d’action sans quoi on paralyse les initiatives. 

C’est la raison pour laquelle l’armée est dotée d’une agence (l’Agence de l’innovation de défense) qui « a engagé une démarche de transformation globale et de recherche de performance, afin de pouvoir organiser la création, la captation, la maturation et l’intégration de l’innovation sur tout le cycle de vie des systèmes d’armes, et des projets du ministère. » Le budget y est de 10 milliards d’euros. Sans doute est-ce que ce point mériterait une réflexion de notre côté, nous pas sur l’importance budgétaire inatteignable mais sur la mise en place d’une structure idoine pour l’innovation et fonctionnement propre. Si les militaires s’adaptent à la guerre moderne, comment pouvons-nous évoluer pour faire face aux crises qui viennent ? 

L’importance de la communication dans la course à l’innovation est également essentielle ; non pas une communication tapageuse et vaniteuse, mais la diffusion d’informations précieuses et stratégiques qui permettent aux différents acteurs de ne pas se perdre dans les méandres de nos organisations. Autrement dit partage de l’information cohérent, animation du réseau et valorisation de nos avancées car le rayonnement attire. Ceci compte en particulier vis-à-vis du secteur privé et supranational. Nous devrions donc avoir la capacité à échanger avec constance et rigueur en interne de nos développements, et à manifester aux acteurs externes les sujets sur lesquels nous avançons. 

Un dernier point qui semble essentiel réside dans la stratégie à adopter pour la captation de fonds. En dépit d’un contexte compliqué d’un point de vue économique, il existe des voies de financement disponibles que nos organisations gagneraient à mieux connaître pour davantage répondre aux appels à projets ou entrer en discussion avec les acteurs privés. La captation de fond est un métier à part entière qu’il est, à notre avis, nécessaire de développer dans nos structures. Nous passons régulièrement à côté d’opportunités financières par ignorance. 

En réalité l’innovation en sécurité civile sera, avant d’être une matière d’investissement matériel, le fait d’une évolution culturelle interne qui permettra que des idées neuves jaillissent, soient testées et débouchent sur des techniques performantes. Le changement de paradigme est une question de survie pour notre modèle. Il s’agit de permettre à la Sécurité civile française de faire partie du jeu et d’y peser. Ainsi que nous avons essayé de le montrer, ceci adviendra si notre éthos interne évolue dans le sens de l’Histoire. La possibilité de survivre sous perfusion existe, mais l’option la plus souhaitable est l’adaptation en vue de l’excellence. Il s’agit donc de cultiver le passé afin de préparer l’avenir. 

Capitaine Quentin BROT – Chef de la division innovation à l’ENSOSP.

1 Diplômé de l’IEP d’Aix (M2 Affaires publiques) et de l’Institut de Philosophie Comparée (DEUG), Quentin Brot est lauréat des concours de l’EOGN et de l’ENSOSP il opte pour les missions de sécurité civile. Après l’obtention de son diplôme de Capitaine de pompier professionnel, il fait le choix de prendre une disponibilité pour enseigner la Philosophie au lycée à Madrid durant 3 ans. Renforcé par cette expérience internationale et éducative il réintègre le service Prévention du SDIS 33 pour deux ans à l’issu desquels il choisit de rejoindre l’ENSOSP dans la division innovation et prospective afin de mettre ses compétences au service de la profession.